La Constitution, un enjeu identitaire

La Constitution c'est la faille sismique de l'Egypte. Dans ce pays de sable et d'eau, elle est le feu et la cendre d'un volcan identitaire. Elle porte en elle le germe des éruptions existentielles et confessionnelles de ce pays. Et cela fait presque un siècle que cela dure.

C'est une précédente révolution, en 1919, qui débouche sur l'indépendance formelle de l'Egypte, le 28 février 1922. Un an plus tard, une Constitution est adoptée. Elle proclame l'égalité et la liberté de culte de tous les Egyptiens. Pourtant un article vient saper les fondements de cet idéal. C'est l'article 149. Il fait de l'islam la religion d'Etat. Certains chercheurs en sciences politiques y voient la faille originelle de la segmentation confessionnelle de la société, dont l'écho se perpétue encore aujourd'hui. Une partie des révolutionnaires de 1919, coptes et musulmans séculiers, bercés par les idéaux de la renaissance intellectuelle nationale du XIXe siècle, la Nahda, perdirent en 1923 une bataille symbolique importante.

Emad Gad, vice-président du Parti égyptien social-démocrate (photo Henri Garabed ©).
D'une certaine manière, le nouveau débat constitutionnel qui vient de s'ouvrir depuis la chute du président islamiste Mohamed Morsi, actualise ce questionnement séculaire, sans pour autant le reproduire à l'identique. « Nous ne contestons pas l'article 2 [qui stipule que la charia, la loi islamique, est la principale source de législation]. Pour le principe de la démocratie, il y a un problème, mais dans la vie politique réelle, c'est acceptable. Vous savez 40 % d'Egyptiens ne savent ni lire, ni écrire. Ils parlent sans cesse de religion. Il est essentiel aujourd'hui d'éviter d'accentuer les divisions fondées sur la religion et de protéger la démocratie ». L'homme qui s'exprime ainsi s'appelle Emad Gad. Il est vice-président du Parti égyptien social-démocrate. Il dirige également la section des affaires internationales du « Al Ahram Center for Political & Strategic Studies », un think tank installé, au Caire, dans les locaux du grand journal Al Ahram.

85 % de la population égyptienne est musulmane. Dans ce pays de près de 90 millions d'habitants, où la croissance démographique phénoménale s'est accompagnée d'un accroissement de la très grande pauvreté, les responsables politiques successifs n'ont eu de cesse d'islamiser la loi fondamentale et de marginaliser les coptes. « La Constitution de 1971, adoptée sous Nasser, était de nature civile », indique Emad Gad. Elle reconnaissait certes la charia comme une source principale du droit égyptien, mais « en 1980, Sadate l'a modifiée. La charia est devenue la [et non plus une] source principale du droit ».

Islamisation renforcée par Anouar el Sadate


Dans son discours sur la révolution corrective le 14 mai 1980, Anouar el Sadate affirma avec paternalisme et fermeté : « Si l'article 2 est la cause de tout ceci, je demande à mes fils coptes qu'ils m'écoutent (...). Je dis que je suis le président d'un Etat islamique qui sait quelle est sa responsabilité (...) ». Sadate a donc non seulement renforcé l'islamisation de la loi fondamentale, mais aussi de l'enseignement public. Autoritaire, il multiplie les arrestations un mois avant son assassinat, en octobre 1981 et fait même assigner à résidence le patriarche copte orthodoxe Chenouda III, au monastère Saint-Bichoï.

L'islamisation des pratiques sociales et les discriminations des coptes ont continué sous la présidence d'Hosni Moubarak, mais après le renversement du raïs, en 2012, la Constitution votée par référendum, sous la présidence islamiste de Mohamed Morsi est « une catastrophe », fustige sans détour Emad Gad. « L'article 1 qui détermine la citoyenneté et l'article 3 relatif à la cour constitutionnelle sont fondés sur les avis émis par les savants de l'université islamique Al Azhar ». Ce faisant, la nouvelle Constitution renforce les principes de la charia en s'adossant à une institution, sunnite, quasiment incontestable. « A ces articles s'en ajoutent d'autres qui renforcent l'ordre moral dans l'espace public et restreignent les droits des femmes et des enfants », ajoute l'homme politique.

Les chrétiens, citoyens de seconde zone


Jusqu'à la destitution de Mohamed Morsi et la mise en place d'institutions provisoires, Emad Gad était membre du parlement. Un membre influent, opposant résolu des Frères musulmans, non pas parce qu'il est copte, mais parce qu'il croit en l'édification d'un Etat civil et démocratique.

En pratique, malgré la liberté de croyance de l'article 46, l'article 2 maintient de fait un statut de citoyen de seconde zone aux chrétiens de ce pays. Eriger une église, restaurer ou agrandir un lieu de culte est ici d'une particulière complexité et doit faire l'objet non seulement d'une autorisation présidentielle, mais aussi de l'accord des populations locales, qui parfois multiplient les entraves. Sous Nasser, entre 1952 et 1970, seuls 25 permis de construire ont été accordés. A peu près 50 sous Sadate, entre 1970 et 1981. Bien souvent les coptes sont contraints de faire preuve d'ingéniosité pour cultiver leur foi. C'est particulièrement vrai dans les villes et villages de Haute-Egypte. C'est une question d'actualité d'autant plus vive, que des dizaines d'églises ont été saccagées et incendiées en juillet et en août derniers par des bandes criminelles et islamistes liées.

Un comité des 50, sous la direction d'Amr Moussa, ancien président de la Ligue Arabe, s'efforce d'élaborer une Constitution consensuelle. « Je lui fait totalement confiance », déclare Emad Gad. Le politicien est tout aussi convaincu que les militaires rendront le pouvoir aux civils au terme de cette période de transition. Les Frères Musulmans ne risquent pas de revenir aux affaires : leurs activités politiques ont été interdites par décision de justice lundi 23 septembre.
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