Les intellectuels de combat de l'évangélisme américain
Tristan Pouthier | le 08.06.2012 à 17:22
La droite chrétienne n'est pas parvenue à transformer le
mouvement des « tea parties » en une candidature présidentielle pour
2012, même si son champion, le catholique conservateur Rick Santorum, a vendu
chèrement sa peau. On sera donc tenté de croire, en Europe, que les échanges
entre le président sortant Obama et l'ex-gouverneur du Massachusetts Romney sont
représentatifs d'une société américaine relativement apaisée. Ce serait ignorer la violence de
l'affrontement idéologique qui divise aujourd'hui les Etats-Unis. Cette
fracture, qui oppose les chrétiens conservateurs aux progressistes agnostiques,
continue de se creuser, et les Américains parlent plus que jamais à ce propos
de culture wars.
La guerre culturelle est sans merci
En Europe, on connaît en gros les positions des chrétiens conservateurs: « pro-life », farouchement opposés au mariage gay, critiques de la théorie de Darwin, défenseurs acharnés de la présence culturelle chrétienne dans l'espace public. En revanche, les Européens ont une image erronée de ce camp qu'ils pensent composé de fondamentalistes bas du front, d'obscurantistes vociférants, de born again exaltés qui se satisfont d'une religiosité infantile et inculte.
En s'arrêtant à cette image, on passe tout bonnement à côté de l'un des mouvements idéologiques les plus importants du début du XXIe siècle. Car la droite chrétienne américaine a compris que l'anti-intellectualisme sur lequel elle a pu initialement prospérer signifiait, à terme, sa mort. Aussi a-t-elle mis en œuvre une stratégie de reconquête intellectuelle qui s'appuie sur des institutions de diverses natures. Il y a, d'abord, les universités confessionnelles, par exemple la « Biola » californienne (Bible Institute of Los Angeles), où les universitaires chrétiens peuvent échapper à l'atmosphère de plus en plus hostile des institutions publiques. Il y a également les think tanks, par exemple le Discovery Institute de Seattle, centre névralgique du mouvement du « dessein intelligent » qui regroupe les « scientifiques antimatérialistes » américains. Les églises évangéliques elles-mêmes mettent de plus en plus à profit cette ressource pour armer intellectuellement leurs fidèles.
Il existe enfin des réseaux évangéliques plus informels, dont le champ d'action est mondial ; parmi ceux-là, le Veritas Forum, réseau étudiant fondé à Harvard en 1992, et implanté depuis plusieurs années dans de grandes villes françaises (Paris, Nice, Strasbourg, Le Mans, et Lille).
Deux visions du monde irréconciliables
Les thèmes de prédilection de ce mouvement intellectuel débordent le cadre politique: ils couvrent à la fois les spéculations métaphysiques et religieuses, l'interprétation des résultats les plus récents des sciences naturelles, et les questions de « morale sociale » - comme on disait en France au XIXe siècle. Tout cela, cependant, est lié par la racine. La lutte contre le scientisme en physique et en biologie, contre le relativisme « post-moderne » en matière philosophique et théologique, contre l'hédonisme moral, et contre l'athéisme évidemment, constitue une seule et même lutte aux yeux des chrétiens conservateurs. Sous les débats relatifs à l'avortement, à la libéralisation des mœurs, au mariage gay, à l'euthanasie, au clonage à il y a tout cela. La « guerre culturelle » américaine oppose de façon remarquablement claire deux visions du monde irréconciliables, qui se cherchent, se trouvent et s'affrontent sur tous les terrains possibles.
Il n'y a qu'à constater la floraison de débats où s'affrontent, d'une part, les principales figures de l'évangélisme intellectuel et, d'autre part, ceux que l'on appelle les new atheists, ou encore les « quatre cavaliers de l'athéisme ». Parmi ceux-ci, deux Anglais: le zoologiste d'Oxford Richard Dawkins, incarnation du darwinisme le plus orthodoxe, et auteur de The God Delusion (2006) ; et le publiciste Christopher Hitchens, récemment décédé, auteur de God Is Not Great: How Religion Poisons Everything (2007). Deux philosophes américains également: Sam Harris, auteur de Letter To A Christian Nation (2006), et le philosophe des sciences Daniel Dennett, qui a publié pour sa part Breaking the Spell: Religion as a Natural Phenomenon (2006). A la suite des attentats du 11-Septembre, ces penseurs ont engagé la lutte contre la religion aux Etats-Unis: il ne s'agit plus, selon eux, de simplement défendre l'athéisme, mais bien plutôt de déraciner de la conscience humaine la néfaste illusion religieuse. Ils avancent une interprétation intégralement matérialiste des résultats des sciences naturelles, et présentent la théorie de l'évolution comme le terminus de la pensée humaine. La religion, la morale, l'homme, la vie elle-même, sont d'après eux le résultat fortuit de processus matériels aléatoires, que la science peut connaître de part en part.
Les principaux animateurs du débat
Les intellectuels évangéliques se sont rapidement mis en ordre de bataille pour contrer les « nouveaux athées ». Depuis trois à quatre ans pullulent sur Youtube des vidéos qui mettent en scène des philosophes ou apologètes évangéliques qui répondent point par point aux arguments des new atheists. Et l'on constate que la charge contre la religion, inusitée dans ce pays massivement croyant, a, par contrecoup, révélé un mouvement de pensée actif depuis au moins deux décennies. C'est ainsi que William Lane Craig, philosophe et théologien spécialisé dans la question du temps, est soudainement apparu devant les amphithéâtres universitaires aux quatre coins de la planète pour défendre tous les aspects de la foi chrétienne. Ce débatteur de haut vol puise dans la tradition de la théologie naturelle, dont il ressuscite les arguments dans des débats à large audience. Et l'on regarde avec quelque surprise sur Youtube, en 2012, des échanges acharnés sur des questions qui ne préoccupent plus guère les Européens depuis le Grand Siècle de Descartes, Malebranche, Spinoza et Leibniz. L'univers a-t-il eu un commencement ? Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? L'ordre naturel peut-il s'expliquer par le hasard ?
Autre figure de poids de cet évangélisme intellectuel, le mathématicien nord-irlandais John Lennox, collègue de Dawkins à Oxford. Lennox insiste sur la rationalité de la foi chrétienne, contre la représentation, fausse selon lui, d'une « foi aveugle ». Il manie à cette fin un discours raffiné, inspiré du grand apologète C. S. Lewis à nord-irlandais, lui aussi. Lennox met par exemple en valeur la fonction rationnelle du témoignage dans la doctrine chrétienne: les Evangiles prétendent témoigner d'événements qui ont réellement eu lieu, et fonder ainsi la foi sur une base factuelle solide. Ils n'ont, autrement, aucun sens. Autre cheval de bataille de Lennox: le rôle du cadre intellectuel chrétien dans l'émergence de la méthode scientifique moderne. On a recherché des lois naturelles, soutient-il, parce qu'on était convaincu de l'existence d'un législateur. Enfin, Lennox pousse l'argumentation jusqu'à affirmer que les prétentions de la science sont elles-mêmes illusoires et irrationnelles si l'on fait de la pensée humaine le produit du hasard.
Questions métaphysiques pour tous
Mentionnons encore l'apologète indien Ravi Zacharias,
orateur redoutable, concentré sur les aspects existentiels de la foi. Le talent
de Zacharias réside dans son utilisation des anecdotes, histoires et
illustrations qui donnent à l'argumentation rationnelle une dimension concrète
et vécue. C'est par ce moyen qu'il combat pied à pied le relativisme
« post-moderne », l'athéisme, les nouvelles spiritualités: la
vie, d'après Zacharias, est absurde et invivable sans le sens que lui donne la
religion chrétienne ; elle s'abîme inévitablement dans le nihilisme ou
dans des croyances irrationnelles.
On pourrait encore évoquer le journaliste Lee Strobel, principal vulgarisateur de tout ce courant de pensée ; Timothy Keller, charismatique pasteur de Manhattan ; l'extravagant compagnon de route David Berlinski, mathématicien, juif agnostique, qui a répondu aux new atheists dans The Devil's Delusion: Atheism and its Scientific Pretentions ; enfin, les scientifiques qui forment le courant, un peu à part, du « dessein intelligent ».
Le débat trop méconnu en Europe entre les new atheists et leurs adversaires
évangéliques a un mérite: avoir remis sous les yeux du public les grandes
questions métaphysiques et religieuses ; et montré qu'il y a encore de la
place pour une confrontation sur les questions essentielles entre des pensées
politiques informées par une représentation du monde complète et cohérente.












